Révision du TNP
(Traité de Non Prolifération des armes nucléaires)

Genève, le 30 avril 2003

Intervention de M.Tadatoshi Akiba, Maire d’Hiroshima, devant les ambassadeurs représentant les Etats participant à la Conférence du Comité préparatoire (prepcom), fin avril-début mai 2003.

L’Humanité entre à présent dans l’étape finale d’une décision cruciale. Pendant 50 ans et spécialement depuis 1989, la question suivante a été posée : les armes nucléaires vont-elles être éliminées, ou chaque Etat ayant les capacités suffisantes cherchera-t-il à posséder la sienne ? En 1998, l’Inde et le Pakistan ont décidé qu’il leur était nécessaire de se doter d’armes nucléaires afin de garantir leur indépendance. Il existe 35 pays dans le monde avec des programmes nucléaires d’envergure mais sans arme nucléaire. Si certains, même une part infime, de ces Etats devenaient des puissances nucléaires, l’option d’un désarmement nucléaire disparaîtrait virtuellement, et les risques d’utilisation des armes nucléaires augmenteraient. Le gouvernement des Etats-Unis poursuit actuellement le développement de « mini » armes nucléaires, dites « utilisables », et s’est publiquement réservé le droit d’y avoir recours dans des situations spécifiques telles qu’en « cas de développements militaires surprenants ». La différence dans l’approche américaine de l’Irak et de la Corée du Nord ne fait que confirmer la conviction de certains Etats qui croient que leur seul espoir pour l’indépendance réside dans la possession d’armes nucléaires.

Nous sommes aujourd’hui très proches d’une hyper prolifération, et peut-être sur le point de connaître un troisième usage de l’arme nucléaire. En tant que maire d’Hiroshima, je peux vous assurer que le chemin que nous prenons ne conduit qu’à une violence indescriptible et à la misère pour nous tous. Et en tant que maire d’Hiroshima, je suis très conscient que nous devons faire plus que parler de ce danger. Depuis plus de 50 ans, les maires d’Hiroshima ont sonné l’alarme quant aux armes nucléaires. Depuis 30 ans, votre illustre corps a parfaitement formulé et débattu les implications du TNP. La ville d’Hiroshima a d’ailleurs célébré en 2000, le document final qui est ressorti de la conférence de révision et qui incluait un « engagement non équivoque » de la part des Etats dotés de l’arme nucléaire d’éliminer leurs arsenaux. Et pourtant, nous sommes forcés de conclure que les Etats Unis, le premier Etat actif dans le domaine nucléaire, entend de manière flagrante et acharnée, maintenir, développer, et même utiliser ces armes abominables et illégales.

Du fait de l’intransigeance américaine, d’autres états dotés maintiennent leurs stocks d’armes, et de nombreux Etats non dotés semblent réévaluer leurs besoins.

C’est pour cela qu’il incombe au reste du monde, à la grande majorité de la communauté internationale, de se dresser maintenant pour dire à nos chefs militaires que nous refusons d’être menacés ou protégés par les armes nucléaires. Nous refusons de vivre dans un monde de peur et de haine continuellement recyclées. Nous refusons de nous voir les uns les autres comme des ennemis. Nous refusons de coopérer à notre propre éradication.

Presque immédiatement après les bombardements nucléaires, la plupart des survivants ont opéré une incroyable transformation psychologique. Ils ont canalisé leur peine, leur colère, et se sont écartés de toute idée de vengeance dans l’espoir de créer un monde dans lequel aucun être humain où qu’il soit, n’aurait à souffrir le même destin qu’eux !

Ayant vécu la conséquence ultime de l’animosité, ils ont délibérément projeté leur vision d’un monde au delà de la guerre, dans lequel l’humanité apprendrait à coopérer pour garantir le bien être de tous. Ils ont d’ailleurs cru pendant des décennies que l’humanité évoluait lentement mais sûrement dans cette direction.

Aujourd’hui, cependant, ils observent que ceux qui risqueraient de perdre richesse, prestige et contrôle dans un monde pacifié, sont déterminés à maintenir un haut niveau de haine et de terreur. Ils voient des publics crédules se laisser persuader que seul une puissante armée secondée par des armes nucléaires, peut les protéger de leurs ennemis.

Ils voient aussi le monde plonger la tête la première vers un militarisme qui rappelle beaucoup trop le militarisme fasciste qui a précipité leurs pays dans la 2nde guerre mondiale.

Nous ne pouvons nous asseoir en silence et regarder arriver cela. Nous devons faire savoir à nos représentants, en premier lieu et avant tout, que nous exigeons d’être libérés sur le champ, de cette menace nucléaire. Les armes nucléaires sont abominables, cruelles et inhumaines et mettent en danger notre espèce. Rien ne peut être plus évident que l’illégalité de telles armes, et elles doivent être absolument bannies.

Pour cette raison et au nom de l’Humanité, nous demandons l’abolition totale de toutes les armes nucléaires partout dans le monde. Nous demandons qu’elles soient retirées de l’état d’alerte, de même que nous demandons le retrait de toutes les armes nucléaires déployées sur les territoires étrangers. Nous demandons qu’il ne soit plus perdu de temps dans des reports ou des extensions du calendrier du désarmement nucléaire. Il est grand temps pour tous les Etats reconnus comme dotés de l’arme nucléaire de coopérer dans une structure multilatérale.

Nous poursuivons en demandant que les Etats nucléaires de facto mettent fin à leurs programmes et rejoignent le TNP en tant qu’Etats non dotés d’armes nucléaires.

Nous demandons le démantèlement et la destruction de toutes les armes nucléaires et que le matériel radioactif soit entreposé le plus rapidement de la manière la plus sûre possible, simultanément nous demandons le démantèlement de tous les vecteurs, des installations de production, des sites de tests et des laboratoires. Nous demandons que toutes les nations laissent leur porte ouverte sans condition aux inspecteurs de l’ONU mandatés pour garantir que toutes les armes et tous les programmes d’assemblage de ces armes ont été pris en compte et démantelés. Tous les Etats devront déclarer tout ce qui se rapporte à ces activités et mettre leurs satellites et leurs autres moyens techniques à disposition des inspecteurs.

La vérification par les citoyens doit être appuyée par la législation nationale qui nécessite la publication des informations pertinentes et l’assurance d’une protection juridique complète pour ceux qui dénoncent.

En résumé, ce que nous demandons ici et maintenant, c’est qu’à l’occasion de la révision du TNP en 2005, vous saisissiez cette opportunité de passer par un vote majoritaire, sans tenir compte des Etats qui s’y opposeraient, un appel pour cesser l’état d’alerte de toutes les armes nucléaires, pour une action sans équivoque vers le démantèlement et la destruction de toutes les armes nucléaires conformément à un calendrier clairement libellé, de même qu’un appel à des négociations sur une Convention des armes nucléaires qui établirait un programme irréversible et vérifiable pour la complète élimination de ces armes.

« Impossible », diront certains. « Les puissances nucléaires n’accepteront jamais ». Mais si les usines peuvent très bien se passer d’êtres humains, les individus restent encore le pouvoir ultime derrière leurs dirigeants. Le temps est venu pour les populations d’émerger et de faire comprendre à leurs dirigeants militaristes et compétiteurs où se trouve le vrai pouvoir. Le temps est venu d’aller au-delà des mots, de la raison d’Etat et des traités non contraignants. Le temps est venu d’imposer des sanctions économiques aux pays qui insistent pour maintenir des armes nucléaires. Le temps est venu d’utiliser les manifestations, les marches, les grèves, les boycotts et tous les moyens non-violents à notre disposition pour s’opposer à la destruction de nos frères et sœurs, de notre habitat, et à l’extermination de notre espèce.

Le temps est venu de se battre, pacifiquement, pour nos vies.

Chacun de nous dans cette pièce aujourd’hui, béni d’avoir reçu une éducation de haut niveau dans la prospérité, a l’obligation d’éduquer le reste des populations de son pays sur le danger nucléaire. Nous devons les informer et les mobiliser pour leur propre protection. Il est de notre responsabilité de lancer une campagne massive et bien enracinée qui posera clairement que les populations de tous les pays n’accepteront que des représentants politiques qui auront pris l’engagement d’éliminer les armes nucléaires. Notre responsabilité d’élus locaux est particulièrement engagée.

« Le complexe militaro-industriel est trop puissant », diront certains. Je n’ai aucune illusion sur ce qui arrive aux individus qui cherchent à corriger leurs dirigeants. Il a fallu 100 ans et une guerre sanguinaire pour libérer les esclaves aux Etats Unis, il a ensuite fallu un autre siècle pour les libérer de la terreur du lynchage et de l’humiliation de la ségrégation. Il a fallu 30 ans à Gandhi pour libérer l’Inde de la colonisation britannique. Il a fallu 15 ans pour arrêter la guerre du Vietnam. Les changements radicaux prennent du temps et imposent des sacrifices, mais malheureusement, les individus porteurs d’une vision morale et spirituelle doivent à nouveau entreprendre une bataille.

L’abolition des armes nucléaires n’est en aucun cas moins importante que l’abolition de l’esclavage. Nous ne nous battons pas juste contre une technologie ou une arme. Comme l’a dit Martin Luther King Junior, nous combattons les armes nucléaires dans nos esprits. Nous combattons l’idée que n’importe qui pourrait, pour une raison qu’il estime légitime, provoquer un holocauste nucléaire. Nous combattons l’idée même qu’un petit groupe d’hommes puissants se donne la capacité de lancer Armaggedon. Nous combattons l’idée de devoir dépenser des milliards de dollars en surarmement alors que des milliards d’entre nous vivent dans des conditions d’extrême pauvreté.

Notre cible immédiate est l’arme nucléaire, mais notre objectif à long terme est l’émergence d’une civilisation nouvelle ; dans ce nouveau monde, aucun homme ne sera assez stupide pour tuer où sacrifier sa vie pour défendre l’ego ou la richesse d’un maître. Nous recherchons un monde où aucun homme, aucune femme, aucun enfant n’ira se coucher en se demandant s’il survivra ou non à la faim, à la peste ou à la violence du jour suivant; Un monde dans lequel nous pourrons regarder autour de nous dans cette pièce en y voyant ni meurtres, ni ennemis voleurs contre lesquels nous devrions nous défendre, mais où nous verrons des frères et des sœurs desquels dépendent notre propre sécurité, notre survie et notre bonheur.

Vous entendrez bientôt parler d’une nouvelle campagne pour l’abolition des armes nucléaires. Les villes d’Hiroshima et Nagasaki, soutenues par la Conférence mondiale des maires pour la paix , qui représente 539 villes et une population de plus de 250 millions d’individus à travers le monde, travaillent avec chaque personne désireuse d’aider à dessiner, développer et implanter cette campagne.

Nous vous prions de nous rejoindre pour nous aider. Nous vous prions de soutenir cette campagne de quelque façon que ce soit. Permettez-nous de travailler ensemble pour le bien de nos enfants et de nos petits enfants. Permettez-nous de bannir l’arme nucléaire en 2005.


Texte principal - Traduction AFCDRP
(Les questions des ambassadeurs et les réponses de M.Akiba ne sont pas traduites)