Interview : Miho CIBOT-SHIMMA


En août 2002, www.animeland.com a pris l’intéressante et courageuse initiative d’un dossier « spécial Hiroshima »…

Miho CIBOT SHIMMA, Japonaise mariée à un Français, vit en France depuis 27 ans. Elle est présidente d'une association, l'Institut Hiroshima Nagasaki (IHN), fondée 1982, mais également conseillère d’une autre association, l'AFCDRP (Association Française des Communes, Départements et Régions pour la Paix)… www.afcdrp.com .

Elle est à l’origine du dessin animé L’Oiseau Bonheur distribué par Les Films du Paradoxe.

Sahé CIBOT : Quels sont les objectifs de ces associations ?
Miho CIBOT SHIMMA : Le but de l'IHN est de faire connaître la réalité concernant les bombardements atomiques et leurs conséquences, afin de créer un monde de paix durable.
L’AFCDRP est la branche française de ''Mayors for Peace'' (Conférence Mondiale des Maires pour la Paix) créée par les villes d'Hiroshima et Nagasaki. Le but de cette association est de faire en sorte que les collectivités locales françaises agissent pour l'émergence d'une culture de la paix car cette dimension concerne aussi la vie locale. Les élus locaux ont la charge de la tranquillité publique… Ce réseau apporte aussi une ouverture sur le monde et l'AFCDRP est membre de la commission nationale française pour l'UNESCO.

SC : Concrètement, comment vous-y prenez-vous ?
MCS : Avec IHN, nous publions des documents (livres, brochures, dessin animé), nous organisons des expositions et des conférences/animations sur le thème de la paix.
Quant à l’AFCDRP, l’un de ses rôles est d’organiser des échanges et une coopération entre les villes pour la paix, des expositions, des formations pour les élus et les personnels… Nous avons aussi amené plusieurs écoles françaises à participer à un projet d’envergure internationale : la création d'une toile monumentale, aux dimensions de Guernica, par des enfants (Kid's guernica : www.artjapan.com).

SC : Qu’est-ce qui vous a poussée à créer ces associations et à œuvrer pour la paix ?
MCS : Je ne suis née ni à Hiroshima ni à Nagasaki, mais dans la région de Shizuoka. Près de la ville où je suis née, il y a un port de pêche. En mars 1954, des pêcheurs japonais ont été irradiés dans l'Océan Pacifique, près de l'atoll de Bikini à cause d'un essai nucléaire américain. A l'époque, il y avait beaucoup d'essais nucléaires et rien que cette année là, plus de 800 bateaux japonais ont été irradiés. Les Japonais ne voulaient donc plus manger de poisson par peur d'être irradiés à leur tour. Cela a produit un effet similaire à ce que nous avons connu en Europe avec la vache folle et comme les pêcheurs, les poissonniers et les restaurateurs n'avaient plus de clients, le Japon s’est retrouvé en crise économique. Il y a alors eu un grand mouvement mené pas les femmes japonaises pour l'élimination des armes nucléaires. C’est le premier événement qui m’a marquée.
Plus tard, en décembre 1974, mon mari et moi sommes allés au Japon pour notre voyage de noce. Mon mari a tenu à ce que nous allions à Hiroshima. Nous y sommes donc allés et nous avons visité le Mémorial de la Paix. Il y avait là un livre d'or et sur ce livre, le message d'un Français : "A qui la faute ? ". Cela m'a profondément choquée… Après la visite, nous sommes entrés dans un café près du mémorial et là, j'ai entendu la conversation de deux personnes, qui parlaient de chéloïdes (excroissances cutanées qui se forment parfois sur les cicatrices - ndlr): c'étaient des survivants. J'ai réalisé que même 29 ans après la guerre, il y avait des gens qui souffraient encore de la bombe.
Enfin, en 1980, je gardais l'enfant d'un couple d'amis français et cet enfant a commencé à jouer à la guerre. Au bout d’un moment, il a crié : " Cette fois-ci, je vais lancer la bombe atomique ". Dans son jeu, c'était comme si la bombe atomique était la solution ultime qui permettait de gagner la guerre. Je lui ai donc montré des photos des bombardements atomiques pour lui expliquer ce qu'était vraiment une guerre nucléaire. J'ai pensé qu'il était nécessaire d'informer les adultes français à ce sujet et j’ai créé ma première association…

Hiroshima et les Japonais

SC : Que reste-t-il (concrètement) à Hiroshima et Nagasaki qui rappelle la réalité de ce qui s’est passé ? Tout a- t-il été effacé ?
MCS : À Hiroshima, il reste le Dôme d’Hiroshima et quelques bâtiments, mais l’hôpital de la Croix Rouge vient d’être détruit pour laisser place à un nouvel hôpital. C’est vraiment dommage parce que dans ce bâtiment étaient conservées des traces visibles des premiers effets de la bombe : morceaux de verre plantés dans les murs (venant des fenêtres qui avaient explosé), bouts de fenêtres et parties de l’édifice fondus (à cause de la très forte chaleur). Quant au Dôme d’Hiroshima, il fait partie du patrimoine mondial de l’Unesco. Il est donc impossible de le détruire.
A Nagasaki, la bombe est tombée près de la cathédrale d’Urakami. Nagasaki était une ville où les Chrétiens vivaient nombreux. Au moment où la bombe est tombée, une messe était en cours et beaucoup de Chrétiens sont morts. Les habitants de la ville ont voulu en garder un souvenir, mais il ne restait pas grand chose du bâtiment. En revanche, il y avait beaucoup de statues de saints et d’anges et le reste de l'une d'entre elles, un visage d’ange, a été offert à l’Unesco. On peut la voir à proximité du jardin japonais du siège de l’Unesco à Paris.

SC : Le souvenir de Sadako est-il toujours autant vivace à Hiroshima ?
MCS : L’endroit où se trouve actuellement le Parc de la Paix à Hiroshima était autrefois le plus grand quartier commerçant de la ville. Dans ce parc, après la mort de Sadako, les amis de la jeune fille ont rassemblé des fonds de tout le pays, afin de faire construire une statue dédiée aux enfants victimes de la bombe atomique. Depuis que cette statue existe, des grues en papier (symboles de la paix) sont envoyées du monde entier, par conséquent, le souvenir de Sadako se perpétue, mais afin de transmettre son histoire mieux encore et surtout aux enfants, j’ai produit L’Oiseau Bonheur.

SC : Comment vivent au Japon les derniers survivants d’Hiroshima ? Dans l'assistance, dans l’ignorance, le rejet, ou comme des symboles vivants de l’histoire ?
MCS : Au Japon, vivent encore 300 000 « hibakusha » (survivants de la bombe atomique). Les plus jeunes sont nés en 1945. Ils ont donc 57 ans. C’est la dernière génération des survivants, mais très tôt, ils ont connu des problèmes de santé, notamment de diabète. A la fin de la guerre, les Etats-Unis ont fait en sorte que les personnes irradiées ne racontent pas ce qui c’était passé à Hiroshima et Nagasaki, en leur interdisant d’organiser des conférences ou des expositions, de créer des œuvres artistiques sur ce thème, en censurant la presse… et ce n'est jusqu’en 1952 qu'ils ont commencé à pouvoir s'exprimer. C’est pourquoi pendant longtemps, les Japonais n’ont pas su ce qu’étaient les symptômes des effets de la bombe atomique. Comme les survivants vomissaient du sang ou avaient des selles mêlées de sang, les gens croyaient qu’ils étaient tout simplement victimes d’une maladie infectieuse. A l’époque, le Japon était ruiné et une personne sur trois était sans abris. Avant même que les bombes atomiques ne soient larguées, soixante-six des plus grandes villes du pays avaient été rasées par les B29 américains. Comme tous les Japonais étaient pauvres, il était difficile pour eux d’aider les malades. Peu à peu, quand les symptômes des survivants ont commencé à être connus, on s’est aperçu qu’ils étaient souvent gravement malades ou encore que leurs enfants étaient victimes de malformations (notamment de la boîte crânienne). Alors les survivants ont été mis à l’écart : les jeunes ne voulaient pas épouser de survivant, des mariages étaient annulés à cause du fait que l’un des fiancés était originaire d’Hiroshima ou de Nagasaki, les entreprises ne voulaient pas les embaucher… Beaucoup de personnes se sont suicidées à cause de ça.
A présent, les survivants sont plutôt considérés comme des témoins de l’histoire et il y a de plus en plus de survivants qui vont dans les écoles pour raconter aux enfants ce qu’ils ont vécu. Cependant, il y a encore des gens qui refusent de se rappeler Hiroshima et Nagasaki ou encore d’autres qui cachent encore à leur famille qu’ils ont été victimes des bombardements atomiques… Sur le plan médical, lorsque l’on prouve qu’on est bien survivant d’Hiroshima, on peut recevoir un « cahier de survivant » qui donne droit à des soins et des examens gratuits. Toutefois, à l’époque, il y avait aussi des Chinois et des Coréens à Hiroshima et Nagasaki et beaucoup d’entre eux sont retournés dans leur pays. Par conséquent, ils ne peuvent pas bénéficier de ces aides. Au Japon, il y a donc des associations qui ont pour but d’aider ces gens-là.

SC : Pensez-vous qu’Hiroshima finit par être oublié au Japon ? Le peuple japonais finit-il lui même par vouloir oublier ce traumatisme ?
MCS : Avec le renouvellement des générations, si les personnes qui ont vécu la guerre ne leur transmettent pas ce qui peut l'être de leur expérience, effectivement l’oubli viendra. C’est ainsi en France avec la Résistance ou les camps de concentration, comme au Japon avec Hiroshima et Nagasaki.
Moi, je suis de la génération d’après-guerre. J’ai vu pas mal de films et lu beaucoup de livres sur les bombardements atomiques. Quand j’étais adolescente, il m’est arrivé d’en avoir peur et de vouloir effacer tout ça de ma tête. Notamment pendant la guerre du Viêtnam, quand les Etats-Unis ont menacé de larguer une bombe atomique, je n’arrêtais pas de faire des cauchemars et j’ai tenté d’oublier Hiroshima et Nagasaki. C’est pour cela que je pense qu’il est nécessaire de ne pas se contenter de faire peur aux enfants, mais tout en leur expliquant ce qui s’est passé, de réfléchir avec eux à ce qu’il faut faire pour que cela ne se produise pas de nouveau.

SC : Est-ce que les jeunes se sentent concernés ?
MCS : Cela dépend de l’implication de leurs parents et des professeurs qu’ils ont eu dans les actions en rapport avec Hiroshima et Nagasaki. C’est pour cette raison que L’Oiseau Bonheur existe en japonais, en français et en anglais : je voulais qu’il soit vu en France et dans les autres pays du monde, mais aussi par les enfants japonais.
Au Japon, il y a par ailleurs beaucoup de dessins animés et de mangas sur ce thème.

SC : Pensez-vous que dans d’autres pays, comme en France, on cherche à ignorer Hiroshima et Nagasaki ?
MCS : Les pays comme la France, les Etats-Unis, la Russie, la Chine ou l’Inde, qui possèdent l’arme atomique, font en sorte qu’on n’en parle pas trop. J’ai remarqué par exemple que des informations internationales concernant l’armement nucléaire comme les mouvements d’opposition au nucléaire ou même les nouveaux traités adoptés, passent inaperçues en France car on en parle à peine, alors que tout le monde en parle au Japon. D’une manière générale, en France, les informations de ce types sont rares comparé à d’autres pays ne possédant pas l’arme nucléaire. Cela veut dire qu’en France aussi, il faut des gens pour faire connaître ce qui s’est produit à Hiroshima et Nagasaki, sinon les Français vont oublier ce que peut être une guerre nucléaire.


Opinions

SC : Selon vous, Hiroshima était-il vraiment un « objectif militaire » ?
MCS : Hiroshima et Nagasaki étaient des objectifs militaires, mais également des objectifs que nous pourrions appeler ''d’expérimentation''.
Concernant l’objectif militaire, en France, on dit souvent que la seconde guerre mondiale s’est terminée grâce aux deux bombes atomiques, mais la personne qui est à l’origine de cette croyance est le président TRUMAN : la France tient pour vrai la justification que le président américain à donnée. En fait, le réel objectif militaire était d’empêcher l’URSS d’attaquer le Japon comme cela était prévu, le 8 août, de façon à ce que les Etats-Unis soient les seuls à l’occuper. En effet, les Etats-Unis avaient demandé à leur alliés, dont l’URSS, de déclarer la guerre au Japon, mais à l’époque, l’URSS était en guerre contre les Nazis et il leur était impossible de se lancer dans une guerre contre le Japon. Comme de son côté, le Japon avait du mal à s’en sortir contre les Etats-Unis, le Japon et l’URSS ont signé un traité garantissant la paix entre les deux pays. STALINE a donc répondu aux Etats-Unis que si les Nazis se rendaient, l’URSS attaquerait le Japon trois mois après la fin de la guerre. HITLER s’étant suicidé, la guerre contre l’Allemagne nazie a pris fin le 8 mai 1945. Les Etats-Unis savaient donc que l’URSS attaquerait les Japonais, depuis la Mandchourie, le 8 août. La mise au point de la bombe atomique s’est achevée vers la mi-juillet, dans le plus grand secret. Si les Etats-Unis amenaient le Japon à se rendre avant le 8 août, ils pouvaient occuper le Japon seuls, sans l’URSS. C’est pour cela qu’ils voulaient larguer les bombes avant cette date. La première bombe est donc tombée sur Hiroshima le 6 août, mais comme le Japon ne s’est pas rendu immédiatement, une deuxième bombe a été larguée sur Nagasaki le 9.
Grâce à ces deux bombes, les Etats-Unis ont devancé l’URSS. C’était ça, le réel objectif militaire.
Les bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki sont deux bombes atomiques différentes : la bombe larguée sur Hiroshima est une bombe à l’uranium, matière radioactive qui existe dans la nature, et celle larguée sur Nagasaki est une bombe au plutonium, matière à radiations artificielles. Après que le Japon se soit rendu, les Etats-Unis ont fait construire des hôpitaux, appelés « hôpitaux ABCC », à Hiroshima et Nagasaki. Ils y ont appelé les survivants. Ceux-ci ont alors cru qu’ils allaient être soignés, mais ce n’était pas le cas : on leur prélevait du sang et des selles pour effectuer des analyses, on les faisait se mettre nus pour les prendre en photos, les femmes étaient soumises à des examens gynécologiques forcés... Tous les survivants ont été numérotés mais absolument pas soignés. Lorsque l’un d’eux mourrait, des gens de l’hôpital ABCC se rendaient auprès de sa famille et réclamaient le cadavre. Ils prélevaient le cerveau et les entrailles pour les envoyer aux Etats-Unis où étaient effectuées des analyses, puis rendaient le corps à la famille. Les résultats de toutes ces analyses et recherches n’ont jamais été transmis au Japon. Les Etats-Unis s’en sont servi afin de déterminer des normes de radioactivité pour leurs expériences scientifiques et leurs centrales nucléaires. Par ailleurs, ils ont interdit aux médecins japonais d’étudier les maladies des survivants et de se livrer à des recherches à ce sujet. Constatant un nombre anormal de décès par leucémie de personnes originaires d’Hiroshima et Nagasaki, des médecins japonais ont voulu exposer ce cas à une conférence mondiale sur les analyses sanguines, mais ils en ont été empêchés. Ils ne pouvaient donc rien faire. Cela a duré jusqu’en 1952. De plus, même après 1952, toutes les photos et tous les films pris à Hiroshima et Nagasaki ont été confisqués au Japonais. Une petite partie a été rendue, mais la plupart ont été classées secret militaire aux Etats-Unis durant 30 ans. Au bout de 30 ans, ces documents ont été transférés dans les archives nationales, mais les Japonais n’ont su cela qu’à la fin des années 70.
Il y avait donc bien un objectif militaire et un objectif expérimental.

SC : Selon l’état de la guerre à ce moment là, pensez-vous qu’Hiroshima était nécessaire ?
MCS : Aux mois de janvier et février 1945, le Japon a connu une grande famine. Il était donc difficile de continuer la guerre et les négociations ont commencé. Au début, le Japon a demandé à l’URSS d’arbitrer les négociations entre le Japon et les Etats-Unis. Mais les négociations ont été bloquées... Au Japon, il n’y avait plus d’armes, pas même une arme par soldat. Les Japonais en étaient arrivés à s’entraîner avec des bâtons de bambou en se disant que si les Américains débarquaient, ils se défendraient ainsi. De plus, comme je l’ai déjà dit, avant les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, 66 grandes villes avaient été rasées par les B29. Les Japonais n’étaient donc plus en mesure de continuer la guerre et les Etats-Unis le savaient bien. En réalité, ils avaient épargné 4 villes, Hiroshima, Nagasaki, Niigata et Kokura, les réservant pour les bombes atomiques. Le Japon était sur le point de se rendre, mais les Etats-Unis voulaient empêcher l’URSS d’occuper une partie de l’archipel.

SC : Si l’on veut expliquer la force de l’impact de ce qui s’est passé à Hiroshima sur le peuple japonais, peut on dire que c’est la puissance inégalée de destruction, l’horreur et la permanence des conséquences, ou le fait que ce soient des civils qui aient été visés ?
MCS : Ce qui a d’abord choqué les Japonais est qu’une seule et unique bombe ait réduit à néant une ville de 400 000 habitants. Mais au bout d’une semaine, des phénomènes inexplicables ont commencé à se produire... Dans les deux villes, le bombardement a provoqué un grand incendie, mais lorsque le feu s’est éteint, de nombreuses personnes sont entrées notamment dans Hiroshima, à la recherche de proches. Ainsi, des personnes qui n’avaient pas même une égratignure se sont mises à avoir de fortes fièvres et à perdre leurs cheveux au bout de quelques jours et sont mortes en l’espace d’une semaine. Personne ne comprenait ce qui se passait, car personne ne savait ce qu’étaient les radiations, d’autant plus qu’elles ne se voient pas à l’œil nu. Ce fut un autre choc.
Même 10 ans plus tard, des enfants se sont mis à mourir les uns après les autres. Malgré le temps, les effets des radiations demeurent.
Il y a actuellement un « hôpital atomique » au Japon et les patients qui sont traités là-bas sont les personnes de la troisième génération de survivants. On ne sait ni quand ni comment vont se manifester les effets des radiations chez eux. C’est comme si la guerre se perpétuait dans ces êtres…

SC : Pensez-vous que l’on connaisse aujourd’hui la vérité sur la nature des retombées (il y a quelques années on a ainsi rétabli certaines vérités sur les retombées de Tchernobyl, prouvant qu’une partie des faits était cachée au public) ?
MCS : Il y a une chose qu’on ne connaît pas encore : à quel pourcentage et comment les personnes des deuxième et troisième générations tombent malades. C’est parce que les recherches étaient interdites jusqu’en 1952 et qu’aucune analyse officielle n’a été menée sur les personnes de la seconde génération. On dit que comme beaucoup sont mortes en bas âge ou sont devenues stériles, les survivants de la seconde génération sont moins nombreux. Dans un lycée d’Osaka, les lycéens ont étés examinés et il est apparu que les lycéens, enfants de survivants d’Hiroshima ou Nagasaki, avaient un risque de leucémie plus élevé que la normale. Mais ce n’est pas une étude officielle. Le plus effrayant, c’est que les bombes larguées à Hiroshima et Nagasaki étaient beaucoup moins puissantes que celles qui ont été fabriquées par la suite, comme les bombes à hydrogène testées à plusieurs reprises sur l’atoll de Bikini. Une bombe à hydrogène représente une puissance 1000 fois supérieure à la bombe d’Hiroshima. A cause des essais nucléaires, l’atoll de Bikini et la Micronésie doivent rester inaccessible à tout être humain durant 25 000 ans. Pareil pour le Kazakhstan, un pays de l’ex-URSS, dans la région de Semipalatinsk. Il y a là-bas un grand nombre d’enfants victimes de malformations dues aux radiations dégagées par les essais nucléaires (470 essais entre 1949 et 1989). Comme personne ne porte secours à ces enfants et aux autres personnes souffrant des effets des radiations, des habitants d’Hiroshima ont créé une association pour leur venir en aide, mais c’est peu…

Arts

SC : Hiroshima a généré beaucoup de création dans les domaines artistiques japonais. Est-ce l’événement le plus marquant de l’histoire du Japon, en terme de retombées créatrices ?
MCS : Les domaines artistiques qui se sont inspirés d’Hiroshima sont bien entendu le manga, le cinéma et le dessin animé, mais aussi le théâtre, la danse, le chant, les arts plastiques… Il y a d’ailleurs à Hiroshima un musée d’art moderne où sont exposées toutes les œuvres d’art portant sur les bombardements atomiques et certains artistes sont même récompensés par un « Prix d’Hiroshima ». Il y a aussi de nombreux poèmes classiques japonais (tanka et haiku), qui sont des témoignages de ce qui s’est passé à Hiroshima et Nagasaki.
J’aimerais aussi évoquer une initiative originale : il y avait un plaqueminier (arbre qui donne des kakis) à Nagasaki, qui était irradié et brûlé. Un spécialiste des arbres s’est dit que ce plaqueminier n’en aurait plus pour longtemps et a récolté ses graines, afin d’en faire une « seconde génération de plaqueminiers survivants ». Ces arbres ont été plantés dans des écoles du Japon, mais aussi de nombreux autres pays du monde et ce sont les enfants qui s’occupent de l’arbre de leur école. Un artiste ce sert de cette initiative en tant qu’action artistique et c’est ainsi qu’à son initiative, en France, à Angers, devant le musée Jean LURÇAT, a été planté un de ces jeunes plaqueminiers.

SC : Mais les graines ayant été irradiées, cela ne pose pas de problème ?
MCS : Comparé à celles des arbres normaux, les graines étaient plus petites et difficiles à faire pousser. A Angers, il a fallu faire deux tentatives parce que, les arbres étant fragiles, le premier est mort. Le second a été mis sous serre durant 2 ou 3 ans avant d’être planté devant le musée.

SC : Pourquoi avoir choisi le musée Jean LURÇAT ?
MCS : Parce que Jean LURÇAT, grand artiste français, a réalisé une série de 10 tapisseries, appelée Le Chant du Monde, et parmi ces tapisseries, il y en a une qui s’intitule L’Homme d’Hiroshima, que Jean LURÇAT a créée contre les armes nucléaires. Au total, ces tapisseries représentent une surface de 347 m² et je me suis chargée d’organiser leur exposition à Hiroshima.
Ce n’est donc pas seulement au Japon, mais aussi dans le monde entier qu’il y a des artistes qui s’expriment au sujet d’Hiroshima.

SC : On rencontre souvent dans les films, livres et autres, la symbolique de la destruction. Pensez vous que l’on doive rapporter cette symbolique au traumatisme d’Hiroshima, ou au fait que le Japon fut de tout temps un pays de tremblement de terre ?
MCS : Les tremblements de terre sont des catastrophes naturelles que l’être humain ne peut pas éviter, qui se produisent soudainement et de manière ponctuelle. Ils n’ont pas d’effets qui se perpétuent sur le long terme, comme les radiations. Les armes nucléaires sont complètement différentes dans la mesure où elles sont fabriquées par les hommes et que les radiations qu’elles provoquent ont des effets sur le long terme. Je pense que ça dépend des œuvres, mais dans toute œuvre où sont liées Guerre et Destruction, l’influence des bombardements atomiques est présente.

SC : Quel est votre sentiment devant le film d’Alain RESNAIS Hiroshima mon amour ?
MCS : La première fois que j’ai vu ce film, je n’ai absolument rien compris ! Je l’ai regardé 2 ou 3 fois et j’ai fini par le comprendre, mais à mon avis, il vaut mieux lire le scénario. Le livre d’origine a été écrit par Marguerite DURAS. Lorsque nous avons sorti notre second livre, avec IHN, j’ai contacté Marguerite DURAS pour qu’elle y écrive un texte. Elle m’a alors dit que tout ce qu’elle pensait d’Hiroshima figurait dans son livre Hiroshima mon amour et m’a demandé d’en utiliser des extraits. C’est donc ce que j’ai fait et j’en ai profité pour lire tout le livre, même si j’avais déjà vu le film, et j’ai bien mieux compris.
Le film est passé au Japon, mais je pense qu’il n’a pas été compris par les Japonais. D’une part, le titre a été traduit par : Un amour de 24 heures. D’autre part, le film raconte l’histoire d’une femme qui a un rapport avec un Allemand sous l’occupation nazie et elle est exclue à cause de ça. C’est le genre de référence historique que les Japonais ne connaissent pas.
Mais plus qu’Hiroshima mon amour, je conseillerais Les Fleurs d’Hiroshima d’Edita MORRIS, qui existe en livre de poche. Le propos est plus facile à comprendre et je pense qu’une adaptation de ce livre sous forme de manga ou de film serait bien pour les jeunes.

SC : Gen d’Hiroshima est une œuvre importante pour aborder Hiroshima, pensez-vous que le manga peut être un bon média pour conserver le souvenir d’Hiroshima ?
MCS : M. NAKAZAWA, l’auteur de Gen d’Hiroshima, a eu du mal à trouver un éditeur au Japon. Il a fini par en trouver un, mais il a fallu beaucoup de temps jusqu’à la parution du livre et à sa publication, ce manga a été très critiqué : les gens n’acceptaient pas qu’un thème aussi grave soit traité sous forme de manga. Finalement, si la série compte 10 volumes, c’est grâce à de nombreuses lettres de lecteurs, souvent des enfants, qui ont encouragé M. NAKAZAWA à continuer. Maintenant, ce manga a été adapté en dessin animé, ainsi qu’en comédie musicale qui a été présentée au Etats-Unis notamment.
J’encouragerais plutôt les jeunes à lire des livres sur le sujet, mais pour ceux qui aiment beaucoup le manga, c’est effectivement une très bonne œuvre car c’est un témoignage de ce que l’auteur a vécu à Hiroshima et c’est accessible à tous.
Moi-même, si j’ai produit un dessin animé, c’est parce qu’avant, je ne disposais que de documentaires destinés à un public d’adultes, voire de lycéens, et que les images étaient trop choquantes pour des enfants petits.

SC : Y a-t-il un aspect de cette catastrophe qui n’ait jamais été développé ou présenté au travers des différentes œuvres artistiques évoquant Hiroshima ?
MCS : Sur le plan artistique, quand on veut parler d’Hiroshima, on évoque souvent la destruction et la maladie, mais l’une des choses dont les survivants ont le plus souffert est la censure des Etats-Unis après la guerre : s’ils racontaient ce qu’ils avaient vécu, ne serait-ce que dans des poèmes, ils se faisaient arrêter. Il y a des documentaires qui évoquent cette censure, mais je ne connais pas d’œuvre artistique qui le fasse.
Une autre chose peu connue : environ un mois après le bombardement d’Hiroshima, en septembre, la ville a été victime d’un grand typhon qui a fait 3 000 morts. S’il y a eu tant de victimes, c’est d’une part du fait que le typhon soit d’une grande ampleur, mais aussi parce que la ville n’était pas encore reconstruite et n’était encore qu’à l’état de bidonville. Les constructions n’ont pas résisté et de nombreux documents ont été emportés par le vent et les pluies diluviennes…

SC : Quelles sont les œuvres que vous considérez comme fondamentales réalisées sur Hiroshima ?
MCS : Le film Pluie Noire de Shôhei IMAMURA. Ce réalisateur a été primé par deux fois au Festival de Cannes, mais pas pour ce film, qui a pourtant reçu une ovation du public lors de sa projection. Il a cependant obtenu une récompense, pour la technique. Personnellement, je trouve que ce film est meilleur que L’Anguille, tant sur le plan de l’image que sur le plan du scénario. C’est une histoire vraie qui montre bien les effets des radiations. Je le conseille à tous ceux qui s’intéressent au sujet.
Il y a aussi Rêve de Akira KUROSAWA et un autre film intitulé Rapsodie en août, qui parle du bombardement de Nagasaki. Ce sont trois films à voir.
En ce qui concerne les livres, il y a Les Fleurs d’Hiroshima d’Edita MORRIS. Ce qui est regrettable, c’est que la suite, Les Moissons d’Hiroshima, qui est excellente, est épuisée. Je conseille aussi Récits des jours d’Hiroshima, témoignage du Dr Shuntarô HIDA, paru aux éditions Quintette. Ce livre raconte comment un médecin ayant survécu à l’explosion voit les autres survivants tomber malade ou mourir sans comprendre pourquoi…
Et pour les enfants, bien entendu, je conseille le dessin animé L’Oiseau Bonheur.

SC : Avez-vous vous-même un nouveau projet de dessin animé sur le sujet ou sur un sujet proche ?
MCS : J’ai commencé par publier des livres pour les adultes, d’abord avec le témoignage du Dr HIDA Shuntarô, puis dans Message pour la Planète Bleue, où l’on parle aussi des essais nucléaires et enfin, avec le témoignage de M. NAKAZAWA (J'AVAIS SIX ANS A HIROSHIMA, CHERCHE MIDI EDITEUR). Après cela, j’ai produit le dessin animé. Mais ce que j’ai envie de faire à présent, c’est traduire et faire publier en France un recueil de poèmes courts sur Hiroshima écrits par une femme victime du bombardement atomique et publiés en secret sous l’occupation américaine, malgré la censure. Si cela avait été découvert, elle aurait sans doute été emprisonnée, mais elle tenait à le faire pour consoler les survivants qui vivaient dans la souffrance et l’incompréhension. Comme ce sont des poèmes de qualité, j’aimerais les faire publier en France et présenter la vie de la femme qui en est l’auteur.
Je n’ai pas de projet de dessin animé, mais il y a un roman que j’ai écrit à partir de ce qui s’est produit à Hiroshima et Nagasaki et que j’aimerais bien voir publié au Japon ou en France.