INTERVIEW DE MIHO CIBOT-SHIMMA

Thème : la genèse de ''L’Oiseau Bonheur''

Film d'animation diffusé en France par les films du Paradoxe
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Comment est née l’idée de produire « L’Oiseau Bonheur » ?

En 1986, j’ai assisté à la première conférence internationale d'éducation à la paix. Or, personne n’y a parlé de la bombe atomique. C’est ainsi que j’ai constaté qu’en France, il n'y avait aucun document audiovisuel traitant ce sujet pour les enfants. D’ailleurs, les professeurs français ne savaient pas comment en parler à leurs élèves.

Par conséquent, dans un premier temps, j’ai effectué des recherches de dessins animés au Japon, mais je n’ai rien trouvé qui corresponde à mes attentes. Je ne cherchais pas une œuvre qui se contente de parler de la tragédie de la bombe atomique : pour moi, il était important de donner de l’espoir aux enfants qui regarderaient ce dessin animé.

Par ailleurs, avant de commencer mes recherches, je menais une action, la « campagne des 1000 oiseaux pour la paix », visant à faire connaître l’histoire de Sadako Sasaki et à enseigner le pliage de la grue. J’ai été appelée à divers endroits, mais peu à peu, je me suis vue obligée de refuser certaines invitations, car il m’était impossible d’assurer toutes les interventions que l’on me demandait.

Mes recherches infructueuses et mon expérience auprès des enfants avec l’histoire de Sadako m’ont donné l’idée de produire un dessin animé.


Pourquoi un dessin animé ?

Dans les années 80, les dessins animés connaissaient un franc succès auprès des enfants, qui pouvait en regarder sur presque toutes les chaînes de télévision. Mais les adultes en avaient une mauvaise image, notamment à cause de la violence de certaines séries d’animation japonaise. De plus, à l’époque, les œuvres de Miyazaki et Takahata étaient quasiment inconnues en France. Ainsi, des œuvres de qualité ne venaient pas contrebalancer la médiocrité au regard des parents.

Je voulais créer un dessin animé qui soit bon pour les enfants, volontairement didactique. J’imaginais que le montrer aux enfants français permettrait aussi de prouver aux parents qu’il existe des dessins animés japonais non-violents et véhiculant des valeurs positives.

Quelles ont été les étapes de la concrétisation de ce projet ?

Il m’était impossible de produire un dessin animé seule. J’ai donc créé l’association « Peace Anime no Kai » au Japon, avec de nombreux amis.

A l’époque, réaliser une minute de dessin animé coûtait environ 50 000 francs. Pour obtenir l’argent nécessaire à mon projet, j’ai d’abord donné des conférences dans tout le Japon. A chaque conférence, j’ai collecté des dons et trouvé des gens pour m’apporter leur aide, en créant des comités de soutien.

Lorsque nous avons eu récolté un tiers du budget, le réalisateur, Seiji Arihara, nous a annoncé qu’il devait commencer à travailler à la réalisation du dessin animé, car ses occupations ne lui permettraient pas de le faire plus tard. Or, le travail ne pouvait réellement commencer qu’une fois que nous aurions obtenu la moitié du budget. Par conséquent, des amis proches et moi-même avons avancé des fonds pour atteindre la moitié nécessaire. La moitié restante a été avancée par ''Mushi Production'', le studio d’animation japonais employant M. Arihara, et qui a pris en charge la création de ''L’Oiseau Bonheur'' achevée en juin 1993.

Quand le dessin animé a été terminé, "Peace Anime no kaï" a fait fabriquer de nombreuses copies en format 16 mm, afin de les vendre à des associations et des écoles japonaises. L’argent de ces ventes a permis de rembourser tous ceux qui avaient avancé des fonds, mais aussi de fabriquer des cassettes vidéo. Puis avec l’argent gagné grâce aux ventes d’autres copies 16 mm ainsi que de casettes vidéo, nous avons créé une version française et une version anglaise, puis une version 16 mm sous-titrées en japonais pour les enfants sourds et muets.

Comment s’est faite votre rencontre avec le réalisateur M. Arihara ?

Pour choisir un réalisateur et un studio d’animation, tous les membres de l’association ont visionné de nombreux dessins animés réalisés au Japon sur le thème de la paix. De nombreuses personnes m’ont dit que Seiji Arihara était le réalisateur qui correspondait le mieux à ce que nous cherchions. A l’époque, il était en train de réaliser un long métrage intitulé « Hi no ame ga furu », racontant l’histoire d’une famille ayant vécu une attaque aérienne de B-29 américains sur la ville de Fukuoka. Dans ce dessin animé, les enfants sont très enjoués et dynamiques, et d’une manière générale, cette oeuvre fait ressentir au spectateur l’importance de la vie.

J’ai écrit à M. Arihara pour lui demander de réaliser notre dessin animé. Il a refusé à cause de son travail en court sur un nouveau long métrage : « Ushiro no shômen dare ». Toutefois, il m’a envoyé avec sa lettre, un article qu’il avait écrit pour un magazine et expliquant comment aborder la thématique de la guerre et de la paix avec les enfants. Cela m’ayant confortée dans mon souhait de travailler avec lui, j’ai insisté pour qu’il réalise « L’Oiseau Bonheur » après «Ushiro no shômen dare ». Sans être tout à fait sûr de le faire, M. Arihara a commencé à participer aux réunions de l’association et au bout de quelques temps, il a fini par accepter.

Etant président du syndicat de l’audiovisuel au Japon, il a fait lui aussi appel à ses connaissances pour nous aider à faire avancer le projet.

Comment le scénario de l’histoire a-t-il été écrit ?

Je me suis d’abord documentée sur l’histoire de Sadako et de ses amis. Puis j’ai composé un long poème sur cette histoire. Avec les membres de l’association, nous avons ensuite discuté des messages et autres éléments à ajouter à ce poème.

Mais quand M. Arihara a accepté de travailler à la réalisation du dessin animé, je lui ai demandé d’écrire un scénario. C’était en 1991, en pleine guerre du Golfe. Le scénario proposé par M. Arihara était trop éloigné de l’histoire de Sadako et de plus, mêlant trois sujets tragiques (accident de voiture du père de l’héroïne, guerre du Golfe, Hiroshima), il était beaucoup trop triste. J’ai alors écrit un nouveau texte, plus centré sur l’histoire de Sadako et de sa statue, et M. Arihara a rédigé un second scénario à partir de mon texte. C’est ainsi que nous avons obtenu une première mouture du scénario de « L’Oiseau Bonheur ».

Toutefois, avant de commencer le travail, M. Arihara et un caméraman sont allés à Hiroshima pour y effectuer un repérage. Ils ont constaté que certaines scènes devaient être modifiées. C’est ainsi qu’a été obtenu la version finale du scénario.

En ce qui concerne la séquence où Tomoko et Sadako survolent la planète sur le dos de la grue, au départ, je voulais que nous fassions apparaître plusieurs villes du monde entier. Mais en raison d’un manque de temps, nous avons choisi une seule ville, Paris, pour la simple raison que j’y vivais. Cela ne signifie par que ce dessin animé n’est destiné qu’aux Japonais et aux Français ! Nous souhaitons qu’il soit diffusé dans le monde entier. Ainsi, à l’heure actuelle, les versions française, anglaise et japonaise sont montrées dans soixante-douze pays différents, même s’il s’agit souvent d’une distribution non commerciale.

Et la diffusion?

Réaliser un film d'animation dans ces conditions n'est pas simple. Le diffuser ne l'est pas plus! De nombreux relais associatifs y contribuent. Nous avons également réussi à le monter dans plusieurs festivals et aussi aux Nations Unies (New York), en novembre 1994. En 2004, sa prise en charge par les films du paradoxe lui fait connaître un nouvel élan. Il n'est pas démodé!...l'actualité lui donne malheureusement trop raison!